Chiites vs sunnites : les frères ennemis de l'Islam

On présente souvent la plus grande rivalité du Moyen-Orient comme celle opposant les juifs et les musulmans, mais ce serait oublier le conflit millénaire autrement plus sanglant que se livrent les chiites et les sunnites, deux branches divergentes de l’Islam.

 

Tout commence avec le prophète Mahomet. Peu après sa conquête de l'Arabie, son décès en 632 bouleverse son oeuvre.

En effet, tant qu'il est en vie, l’islam ne forme qu’un seul et même courant, mais à sa mort, tout explose : il s’agit alors de lui trouver un successeur digne de ce nom, et les avis sont très divergents.

 

Tandis que certains militent pour désigner quelqu'un au sein de sa famille proche (le candidat évident est alors Ali, fils spirituel du Prophète, à la fois son cousin et son gendre), d'autres plaident au contraire pour un retour aux traditions tribales malmenées par l’Islam qui vient de s’imposer comme force politique : d’après ces dernières, ce serait le plus digne et courageux compagnon de Mahomet qui soit nommé, et ce serait alors Abou Bakr, le plus fidèle et expérimenté des amis du Prophète, qui devrait hériter de sa tâche.

 

C’est la deuxième option qui est retenue, et Abou Bakr est nommé "calife" (un titre qui signifie successeur du Prophète). Il peut alors commencer à régner sur un empire qui s’étend alors de l'Arabie à l'Égypte.

 

Dans la même lignée, deux autres califes lui succéderont jusqu'en 646. Mais Ali, fils spirituel du Prophète, reste décidé à faire valoir ses droits, estimant qu'il est le dépositaire direct de l'enseignement de Mahomet.

 

L'assassinat, en 646, du troisième calife Othman ibn Affan, va lui permettre d'accéder au pouvoir. Ali est désigné quatrième calife, vingt-quatre ans après la mort du prophète Mahomet. Son règne, qui durera cinq ans, va définitivement sceller le clivage entre sunnites (fidèles de la sunna, la tradition du Prophète) et les chiites (partisans d'Ali). Ali est assassiné en 661, et remplacé par un cinquième calife qui inaugure la dynastie des Omeyyades, des sunnites qui tiennent leur nom de leur ancêtre Umayyah ibn Abd Sams, grand-oncle de Mahomet : à cette époque, la légitimité politique dans l’Islam est grandement renforcée par les liens de parenté que l’on entretient, de près ou de loin, avec le prophète.

 

Le fils d’Ali, Hussein, cherche à reprendre le combat de son père, mais est massacré avec sa famille et ses hommes à Kerbala, en 680, par les armées omeyyades. Cet événement est l'épisode fondateur du chiisme, donnant lieu à une cérémonie religieuse, le « tazieh » : les chiites se frappent la poitrine en signe de contrition, les plus exaltés allant jusqu'à se flageller avec des lames pour que le sang purificateur recouvre le drap blanc porté pour l'occasion. Une exaltation religieuse symbolisant la résistance et le sacrifice, que les sunnites n'hésitent pas à qualifier d'hérésie. D’ailleurs, pour les sunnites, les chiites ne sont pas des musulmans mais des hérétiques.

 

Pour s'éviter les persécutions des sunnites majoritaires, les chiites vont alors plonger dans la clandestinité. Si les deux courants de l'islam se réclament du même socle (les quatre premiers califes), ils vont se fracturer sur plusieurs questions : en particulier le rôle des imams et des autorités religieuses. Alors que les sunnites acceptent que l’autorité politique et religieuse soit fondue dans une même personne (comme au Maroc où le roi est commandeur des croyants), chez les chiites le pouvoir politique doit compter avec le pouvoir, distinct, des autorités religieuses (les ayatollahs en Iran, par exemple).

 

Écarté de la politique pendant huit siècles et ses pratiquants persécutés, le chiisme fait un retour fracassant en Perse (actuel Iran), en 1501 : les Perses ont tout d'abord été convertis à l'islam sunnite après l'invasion arabe du VIIe siècle, mais pour se démarquer des Ottomans sunnites, la dynastie Séfévide, qui vient d'accéder au pouvoir, instaure le chiisme comme religion d'État de l'empire. Depuis, les mollahs iraniens ont fait de ce courant un des piliers du pays.

 

Les sunnites commencent à s’inquiéter en1979 de l’importance du chiisme, avec l'éclosion de la révolution islamique en Iran. Surtout qu'à son arrivée à la tête de la République islamique d'Iran, l'ayatollah Khomeiny, devenu Guide de la révolution, ne fait pas mystère de sa volonté d'exporter son modèle à l'ensemble du monde. La majorité des musulmans étant sunnites (quand même 85% de la population musulmane), ils s’inquiètent du danger que représentent les hérétiques chiites.

 

S'estimant menacées, les monarchies du Golfe, dirigées par des sunnites, qui possèdent de fortes et remuantes minorités chiites, soutiennent, avec la majorité de l'Occident, l'invasion de l'Iran par Saddam Hussein, en 1980, dans le but d’y faire disparaître tout risque de propagation du chiisme et de ne pas risquer de voir cette situation se reproduire chez eux. La guerre durera huit ans et fera plus d'un million de morts, sans pour autant rien changer aux frontières des deux pays. Si les chiites représentent aujourd'hui moins de 10% des 1,2 milliard de musulmans à travers le monde, leur nombre demeure toutefois majoritaire (70%) dans le Golfe, où est concentrée plus de la moitié des ressources pétrolières mondiales. Néanmoins, les chiites du Golfe restent socialement et politiquement opprimés par un pouvoir central sunnite qui les considère comme "hérétiques".

 

La rivalité entre sunnites et chiites permet donc aux deux grandes puissances de la région - l'Arabie saoudite et la République islamique d'Iran - de livrer une véritable guerre froide mêlant politique régionale et intérêts économiques (les deux pays possèdent parmi les premières réserves de pétrole au monde mais le régime saoudien possède un léger avantage car il est gardien des lieux saints de l'Islam, La Mecque et Médine, ce qui lui donne une forte autorité morale).

 

Actuellement, les chiites sont majoritaires en Iran, à Bahreïn, en Irak (mais de peu), représentent 30% de la population au Liban (la plus forte des minorités, plus que les chrétiens ou les sunnites), 27% aux Émirats, 25% au Koweït, 20% au Qatar, en Afghanistan et au Pakistan, et 10% en Arabie saoudite. Surtout, ils résident dans les régions pétrolifères de ces pays.

 

Enfin, si la République islamique n'est pas parvenue pour l’instant à exporter sa révolution chiite, elle a trouvé dans le Hezbollah chiite libanais et les Alaouites (secte issue du chiisme) au pouvoir en Syrie (symbolisés par le clan El-Assad) de parfaits alliés pour étendre son influence régionale, une lutte d’influence qui explique en grande partie le conflit syrien actuel.

 

De plus entourés d'un côté par des Arabes et de l'autre par des Pachtouns, des Tadjiks et des Ouzbeks, les Iraniens chiites se trouvent dans un océan de sunnites. Et ils ont peur que ne se reproduise la guerre du Golfe et d’être rayés de la carte du monde, d’autant plus qu’ils se savent minoritaires dans le monde musulman.

 

Une réalité qui ne ferait que renforcer le souhait de l'Iran de posséder la dissuasion nucléaire, une question actuellement au cœur de l’actualité diplomatique internationale.

 

Nous n’avons donc pas fini d’entendre parler des chiites et des sunnites…

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